Réalisateurs Alexandre de la Patellière & Matthieu Delaporte
Date de sortie 25.04.2012
Durée 1h49
—–
18/20
Beau lever de rideau sur décor de cinéma flamboyant. L’adaptation de la pièce de théâtre Le Prénom est un pari fou mais ô combien réussi. Le challenge du grand écran était de taille pourtant : un huis clos et un scénario prévisible (une discussion qui s’enflamme et qui finit par embraser la pièce, fenêtre ouverte sur l’extérieur). A cela s’ajoute une première collaboration cinématographique entre un réalisateur, Alexandre de la Patellière, fils d’un célèbre metteur en scène et scénariste, né une caméra entre les mains, et un autodidacte, Matthieu Delaporte qui, à force de talent et de portes enfoncées (il a été repéré par Alain de Greef pour écrire dans le Vrai Journal de Karl Zéro) s’est fait une place dans le sérail. Pourtant, le résultat est là : fin, enlevé, sautillant ; un huis clos qui réchauffe et donne envie de confidences. Comment, avec l’aide de Bernard Murat, metteur en scène pour le théâtre, les réalisateurs ont-ils réussi à recréer un cadre intimiste sur grand écran? Un cadre si confidentiel que le spectateur se retient de chuchoter à l’oreille de son voisin ses plus inavouables secrets : un salon XXL en somme.
Du bois, des verres, une cigarette à demi consumée, posée négligemment sur le cendrier. Un repas qui chante et emmène le spectateur au delà des frontières, dans des contrées marocaines : baklava, pastilla, tajine. Les saveurs s’évaporent de l’écran et dès lors le spectateur dépose sac et met de côté son quotidien routinier. Un canapé en cuir usé, un plaid rouge qui a traversé les âges et une bibliothèque triomphante qui règne parmi les invités. La bibliothèque, maîtresse des lieux, robuste et fière, retient jalousement ses livres et leurs secrets . C’est d’elle d’où tout part. C’est elle qui impulse l’action : Vincent, futur père et frère de l’hôtesse de maison, s’arrête sur le nom d’un livre : “Adolf”, et s’amuse à faire croire aux autres invités que son futur fils portera ce nom. De là naît un débat houleux qui débouche sur d’autres discussions plus corsées ; elles-mêmes amenant à des aveux troublants… Jusqu’à pousser les invités dans leurs retranchements. Le ton est trouvé, le rythme bat la cadence et le spectateur se laisse hypnotiser par l’atmosphère électrique, le jeu des dialogues.
Un décor intimiste, des échanges bien ficelés, des acteurs qui se substituent à notre meilleur ami, frère, soeur, voisine ; à première vu ce sont là les ingrédients classiques d’un film à succès. Ce qui fait l’exception du film, c’est avant tout la sensation de proximité, d’exclusivité instaurée grâce à une mise en scène juste, fine et bien pensée. Un tour de magie bien maîtrisé qui donne le sentiment au spectateur d’être dans l’écran, de partager un moment entre amis.
Alexandre de la Patellière et Matthieu Delaporte parviennent à créer ce sentiment d’intimité grâce à l’utilisation de gros plans caractéristiques de la mise en avant des émotions. En cadrant de près les visages, les réalisateurs s’attardent sur les sentiments des acteurs, dévoilent leurs rictus et regards. Le procédé facilite l’identification par le spectateur, son adhésion ou rejet vis à vis des acteurs. Par ailleurs, les réalisateurs utilisent des plans séquences (séquences composées d’un seul et unique plan, restitué tel qu’il a été filmé, sans aucun montage) qui permettent de rendre la scène bien plus réaliste que si elle était composée de plusieurs plans juxtaposés qui rendent apparente la présence d’une équipe technique.
Par ces procédés cinématographiques qui rendent le jeu vivant, le spectateur évolue au rythme de la soirée, au gré des conversations et s’immerge complètement dans le huis clos, en qualité d’invité d’honneur. Et dans Le Prénom, aucun élément ne vient perturber le fil de la conversation. La tension reste intacte et par conséquent, l’attention du spectateur est permanente. Celui-ci s’insurge, rit, vit au même rythme que le groupe d’amis et, au-delà de son sentiment d’appartenance, s’apprête à livrer son secret, un secret rouge vif aux arômes baklavas. Dans leur créativité, les réalisateurs aspirent le spectateur et l’intègrent dans un jeu sucré salé.
Le film voit juste sur toute la ligne: une adaptation réussie au cinéma qui parvient à recréer la proximité du théâtre, la sensation d’être intégré au jeu des acteurs, de faire partie de leur groupe d’amis ; d’être un peu comme à la maison en somme. La symbiose entre Alexandre de la Patellière et Mathieu Delaporte semble opérer, des noms qui réfléchissent entre eux, se font miroir et semble se comprendre sans même se nommer.
François Corda :08/20
g
