L’Exercice de l’Etat

19 novembre 2011, par Jacques Danvin Laisser un commentaire »

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DeterreAutant L’Exercice de l’Etat est un film qui capte l’attention et interroge quand on le voit, autant il s’efface et laisse pantois dès qu’on cherche à s’en faire une idée plus précise. C’est parce que sans être avare de ses efforts et d’effets bien variés, le film de Pierre Schoeller se détourne de son horizon dès que celui-ci se présente.

Le casting est excellent. Lui, pour le coup, il touche au but. Olivier Gourmet et Michel Blanc campent les deux premiers rôles dans une complémentarité de registres épatante. Entre proximité et distance, animal politique et haut fonctionnaire, les personnages de Bertrand et de Gilles proposent ensemble une image qui reste particulièrement vive : celle de l’amitié entre deux êtres réunis sur un même chemin par d’un côté l’ambition d’une réussite politique, et de l’autre l’intelligence de leurs différences. Et autour de ces deux personnages gravitent plusieurs seconds rôles qui apportent tous en contrepoint une petite touche au tableau : Zabou Breitman pour faire le fusible féminin dont instinctivement Bertrand sait l’importance, le dynamique Laurent Stocker pour son aisance à rechercher et délivrer l’information, Sylvain Deblé pour sa timidité froide mais observatrice envers un monde qui lui est étranger… Il y a dans le choix des hommes, acteurs comme personnages, une idée assurée qui ne passe pas son temps à se chercher.

En revanche, le récit tente des excursions certes marquantes mais qui semblent surtout servir à faire des pieds de nez, à l’instar de l’accident du ministre des transports sur l’autoroute en forme d’arroseur arrosé. Ainsi, certains choix de mise en scène particulièrement visibles s’apparentent à des déviations. La manière qu’a Bertrand de saisir un paquet de Winston, ou celle de sa femme de poser la main sur le mur pendant qu’ils font l’amour semblent en dire moins sur leurs personnages respectifs que sur le besoin de Shoeller de les ancrer dans du matériel, du pratique. Et si certains effets de cadrages, aussi beaux et intrigants soient-ils, dénotent au contraire un souci plus « métaphysique » d’ouverture vers un horizon, on n’y fait face que le temps de s’en détourner. Le film suit majoritairement ce mouvement-là que résume parfaitement le magnifique et très simple ballet auquel participent Bertrand et la caméra devant le plan d’eau : Gourmet immobile devant l’horizon, zoom avant qui fait sortir Gourmet du champ, nouvelle entrée en marchant de Gourmet dans le champ, et volte-face finale pour tourner le dos au plan d’eau.

Ainsi L’Exercice de l’Etat est plein de ces éléments qui détournent l’attention du spectateur. C’est un film étrange qui indique sur le bas-côté des pistes poétiques qui semblent lui servir à ne jamais vraiment faire face à l’horizon. Comme Bertrand devant le plan d’eau, comme Gilles devant le nouveau monde politique, dignement il s’efface.

gg

Jacques Danvin

bub

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L’Exercice de l’Etat de Pierre Schoeller (France ; 1h52)

Date de sortie : 26 octobre 2011

bub

3 commentaires

  1. Photo du profil de La rédaction La rédaction dit :

    Pour compléter mon propos dans un sens plus directement politique, voici où lire deux articles sur l’Exercice de l’Etat :
    *** « L’Exercice de l’Etat, gros plans apolitiques sur des hommes d’Etat » d’Ismène

    *** « L’Exercice (masculin) de l’Etat » de Geneviève Sellier

  2. Le politique et le poétique… Ca ferait penser à de l’Aristote (éventuellement revu par Eco), non?
    En tout cas votre billet est original par rapport aux centaines d’autres que j’ai pu lire, dans la mesure où il n’aborde pas « l’intrigue » mais se cantonne aux rapports entre les êtres. Juste un mot sur le chauffeur: plutôt que de timidité, je parlerais de « réserve » (au sens d’un « devoir de réserve » qu’il s’impose – on l’a prévenu qu’il fallait une discrétion absolue sur tout ce qu’il pourrait voir ou entendre: dans ce cas, pourquoi se livrerait-il, lui?). Enfin, c’est mon interprétation…
    (s) ta d loi du ciné, « squatter » chez dasola

  3. Photo du profil de La rédaction La rédaction dit :

    Oui en effet, « le politique et le poétique », ça sonne très Aristote à la sauce Eco !
    J’imagine très bien Jacques Derrida gloser lui aussi sur ces deux concepts en jouant de leur proximité phonique ;)

    Merci de votre commentaire qui note avec justesse le fait que mon propos ne se préoccupe pas de l’intrigue. L’Exercice de l’Etat fait à mon avis partie de ces films pour lesquels le récit en tant que tel sert à faire diversion. Mais au profit de quoi ? Histoire de continuer à mobiliser des grandes figures de la pensée, j’ai lu ce jour que, d’après la psychanalyse freudienne, la perversion équivaut à « la diversion quant aux buts ». Je n’irai pas jusqu’à dire que Schoeller s’affirme avec ce film comme un réalisateur pervers, mais il y a en tout cas ici quelque chose de très bizarre dans sa manière de « diverger », justement, « quant aux buts ».

    Enfin, vous avez raison, le mot « réserve » s’applique bien en effet au chauffeur, et on pourrait l’entendre aussi comme « se tenir en réserve », à l’écart, pas sur le devant de la scène. Ceci dit, peut-être que la « timidité » rend mieux compte de sa façon de se tenir en toutes circonstances, même chez lui quand il reçoit le Ministre. On pourrait croire que dans son environnement familier et en présence de sa femme, il serait plus gaillard, mais non. La présence du Ministre et son aplomb suffisent à le faire balbutier. Quoi qu’il en soit, timide et réservé, ce personnage-là est avec le recul celui dont je me souviens avec le plus de force. Votre commentaire me l’aura rappelé, et avec plaisir. Merci bien !

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